Chien du monde et chien immonde :

Quand  Médor devient le révélateur du bon goût social

Par Christophe Blanchard, Maître de conférences à l’université Paris XIII

Un autre regard sur notre place

Les « SDF », comme on dit, ces gens que l’on croise sans connaître, il en est toujours question quand on aborde les sujets qui peuplent la place Henri Frenay. Tous les stéréotypes y passent et on remet dessous dans la petite musique de jour et de nuit.

Parmi eux, parmi elles, on croise aussi des gens accompagnés de chiens. On passe alors un cap. Le discours se fait plus radical, plus fébrile. Un ennemi de plus à gérer, une menace supplémentaire.

Faisons un pas de côté. Proposons aujourd’hui un autre regard sur « ces gens », sur « ces chiens », grâce au regard d’un sociologue, Christophe Blanchard[1] qui a côtoyé ces hommes, ces femmes et ces chiens un peu partout en France et, notamment (le monde est petit !) sur la place Henri Frenay.

Christophe Blanchard sait de quoi il parle quand il parle de chiens et de sans toits qui vivent avec leur compagnon canin[2]. Il a lui-même un chien et une formation de maître-chien.

L’article qu’il a récemment signé dans le n°19 de la revue « Les Z’Indignés » apporte un éclairage intéressant à nos réflexions et à nos réactions quotidiennes face aux populations nomades aux environs de la gare de Lyon.

Avec son accord, nous le reproduisons ci-dessous. Merci à lui.

Longtemps confiné dans une niche au fond du jardin, le chien est devenu au fil des évolutions sociales un produit de consommation à part entière permettant à la société de trier les bons des mauvais maîtres.

Quel point commun existe-t-il entre Nestlé, Colgate et Mars ? Pas simple de répondre au débotté à cette question ! La première de ces multinationales est généralement associée à des produits chocolatés ou laitiers, même si la firme suisse fait également dans l’eau depuis peu ; le second groupe a fait du soin bucco-dentaire l’une de ses priorités. Voilà qui tombe justement à pic puisque la troisième entreprise listée s’adonne plutôt aux friandises. En réalité, le véritable point de jonction de ces trois mastodontes de l’économie mondiale se situe dans la croquette. Aussi étonnant que cela puisse paraître, ces entreprises écoulent chaque année dans le monde plusieurs dizaines de milliers de tonnes de nourriture pour chiens. Une véritable manne financière, extrêmement rentable, avec des marges frôlant souvent les 15 % ou 20 % pour les marques standards.

Avec de tels bénéfices à la clé, les quelques pet feeders qui se partagent le gâteau du business de la pâtée pour chien, ont pris les commandes d’une industrie insoupçonnée dans laquelle les publicitaires jouent un rôle essentiel. Ayant parfaitement su décrypter les mécanismes subjacents des phénomènes de consommation frénétique des maîtres de chiens, ils n’hésitent pas à piocher dans la large palette comportementale du propriétaire contemporain, les postures et les symboles qui seront à même de l’enferrer davantage encore dans sa prodigalité. Entre anthropomorphisme et cliché social, il est ainsi courant de voir, dans tel ou tel spot publicitaire, une maîtresse aimante vanter les mérites d’un aliment pour chiens ou d’une pâtée pour chat, en compagnie de son fidèle compagnon à quatre pattes. Dans un marché de l’animal de compagnie en constante progression en France avec quelques 4 milliards d’euros de chiffre d’affaire à la clé par an, chaque propriétaire de chiens devient ainsi, aux yeux des industriels, un consommateur en puissance qui contribue à faire tourner par le biais de son animal, la grande roue du marché dont il est l’un des maillons forts. De son habillement à ses jouets en passant par ses loisirs, ses modes de garde, ses médicaments ou son assurance maladie, tout est ainsi fait aujourd’hui pour assouvir les besoins intarissables de Médor et de son maître. D’ailleurs, avec plus de 7,5 millions de chiens recensés dans les foyers français, les perspectives de progression de cette bulle financière demeure très prometteuse.

Jeter le maître avec l’eau du chien…

Comment expliquer cette folie sociocanine qui, dans un anthropomorphisme désormais mondialisé, frappe aussi bien l’Occident que l’Asie ? Le changement de statut de l’animal de compagnie et du chien en particulier y est évidemment pour beaucoup, même si dès l’Antiquité, il était également courant de voir les membres de l’aristocratie « gagatiser » face à certains animaux de compagnie. Mais désormais, la sensibilité vis-à-vis de la souffrance canine est à fleur de peau et le « bien-être animal » est devenu le nouveau combat à la mode pour les intellectuels en recherche de tribunes médiatiques.

Il faut dire qu’avec les abandons systématiques, fruit d’une époque de consommation ou le gaspi, même canin, est devenue monnaie courante, les chiens demeurent les premières victimes animales de l’inconséquence des maîtres consuméristes. Car, le paradoxe de ce « meilleur ami de l’homme » que nous adorons, c’est finalement aussi qu’il nous emmerde ! On aurait certainement aimé que son évolution biologique, qui a largement suivi les fluctuations de nos petits désirs égoïstes, se poursuive indéfiniment. Bref, qu’il soit là quand on le siffle, mais qu’il soit aussi suffisamment autonome pour s’autogérer et garder la maison une semaine, quand aura décidé d’aller buller à la montagne ou au bord de la mer, dans l’une de ces si charmantes chambres d’hôtes qui refusent justement les chiens.

A l’autre bout de la laisse, certains propriétaires subissent eux-aussi les affres de notre rapport ambigu à l’animal de compagnie. Parmi eux, les « Punks à chiens » et autres sans abris qu’on n’hésite pas à stigmatiser et sanctionner par chien interposé. Comme il n’est plus électoralement rentable de s’en prendre directement aux individus précaires, notamment depuis que le délit de vagabondage a disparu de notre code pénal, les pouvoirs publics préfèrent donc s’attaquer directement à leurs chiens.

Dans le quotidien de galères qui est le leur, le « chien des zonards » constitue pourtant une bouée de sauvetage pour bon nombre des propriétaires en situation d’exclusion sociale. Peu importe que ce compagnon de misère ne fasse pas partie de l’élite de la gent canine. Dans la rue, les chiens racés sont en effet un luxe coûteux auquel on préfère substituer les corniauds et autres bâtards, bien mieux adaptés au rigueur du milieu.

Sans pedigree, ces chiens demeurent bien souvent pour les maîtres, non seulement un réconfort affectif mais aussi l’un des ultimes liens leur permettant de ne pas plonger plus bas. En effet, avoir un chien à la rue engage. C’est une responsabilité forte pour les propriétaires fragilisés qui, malgré les difficultés inhérentes à leur propre situation, s’occupent au mieux de leurs compagnons à quatre pattes.

Malheureusement, la société leur nie la plupart du temps le droit de posséder un chien. Ainsi, les pouvoirs publics n’hésitent pas à durcir la législation existante en promulguant des arrêtés municipaux coercitifs contre les rassemblements canins par exemple. Dans le même temps, certains professionnels du social exigent des maîtres qu’ils renoncent à leurs animaux s’ils veulent entrer dans un foyer d’hébergement d’urgence. Le chantage au chien constitue donc l’ultime raffinement idéologique permettant de trier les bons maîtres – forcément intégrés – des mauvais, la plupart du temps sans abri ou « sans dents » pour reprendre une expression récente qui en dit long sur le mépris ambiant de nos élites vis-à-vis des plus fragiles. ❐

Article extrait de la revue « Les Zindigné(e)s » n°19 – novembre 2014

Notes :
[1] Christophe Blanchard a participé pendant plusieurs mois au travail que nous faisons avec les habitants de la place Henri Frenay. [retour]

[2] Christophe Blanchard est l’auteur de plusieurs ouvrages sur ce sujet. Cette année, il a publié aux éditions Zones-La Découverte Les maîtres expliqués à leurs chiens. Essai de sociologie canine (250 pages).

A lire aussi l’interview parue en octobre dernier dans « Les Inrockuptibles » : Christophe Blanchard : “Le chien est le seul être qui ne nous jugera jamais”. [retour]

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Classé dans Actu des TIC

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