E2C : une ACA de bonheur

C’était un après-midi comme je les aime. Comme dans les kinder, avec une surprise à l’intérieur. J’étais invité vendredi par les Écoles de la 2e Chance (E2C) de Paris à la remise des ACA (Attestations de Compétences Acquises).

Briser les plafonds et les murs de verre

Le rendez-vous avait lieu au siège du groupe La Poste, proche de la gare Montparnasse. Dans une cathédrale de verre tellement transparente qu’en descendant l’escalier menant au rez-de-jardin, je ne trouvais pas l’accès à l’auditorium. Une impasse vitrée. Un plafond de verre vertical. Une vitrine qui me permettait d’appréhender l’espace où je voulais me rendre, sans pouvoir y accéder.

Mon inconscient venait de créer par l’absurde la situation que vivent des milliers de jeunes dans notre pays : assister, impuissants, à la vie qui se joue devant leurs yeux, sans pouvoir prendre part à la scène.

Sentir les portes se refermer devant soi et se dire :
Mon instinct s’est évanoui, il ne reviendra pas c’est fou
J’ai eu ma deuxième chance en même temps
L’attente a été longue, très longue et stressante
J’ai brûlé mes plus belles années comme ça, mais bon me voilà… (Akhenaton – « Deuxième Chance » – Universal Music © 2014)

Rester calme. Chercher. Me donner une deuxième chance et… trouver l’ouverture. Ouf , compris. Pousser la lourde porte. Descendre. J’y suis !

De décrocheur à prescripteur

J’ai manqué le début. C’est la pause avant la remise des attestations. 360 degrés. On sent la tension des jeunes et de leurs supporters. La bonne adrénaline.

Je m’informe : cette place est réservée ?

Non, vous pouvez la prendre, ils ne viendront plus, me dit gentiment une membre de l’équipe administrative de l’E2C.

Remise des ACA 2014 (Attestation de Compétences Acquises) - E2C ParisJe suis dans la tribune des partenaires. Aux premières loges. Je peux voir les visages, leurs expressions et le non verbal qui s’animent sur la scène. Toutes ces coulisses qui ne disent pas leur nom.

Je suis ému de voir ces gens émus. Sofiane, Kumar, Antoine et les autres.  Je repense aux jeunes que nous accueillons en stage depuis cinq ans à l’@nnexe qui veulent se diriger vers un métier de l’informatique [1]. Des jeunes qui donnent, pour la plupart, satisfaction. Des jeunes curieux, qui s’intéressent souvent à ce qui les entoure dans un espace public numérique : les gens.

Quand ils s’impliquent, ils réalisent que l’informatique ça peut être ça aussi : aider celles et ceux pour qui le numérique n’est pas une seconde nature. Alors ils conseillent, ils assistent, deviennent prescripteurs, passent de l’autre côté de la barrière, réalisent qu’ils peuvent être utiles. Que les rôles peuvent s’inverser et qu’on est toujours le « décrocheur » de quelqu’un. Cette fois c’est eux qui aident à raccrocher, à braver la tempête qui submerge les naufragés du numérique que nous recevons quotidiennement.

Revisionner la vie en général

J’étais en échec scolaire depuis la 6e. J’en ai pas honte aujourd’hui. Comment accueillir les paroles de Johanne qui, en recevant son attestation aujourd’hui, montre qu’elle a court-circuité bien des systèmes ? Peut-être par les mots du discours de clôture de Denis Bouchard, président de l’E2C Paris : une société qui ne donne pas la deuxième chance est une société qui meurt ? Ou peut-être encore par ceux de Charles (ex-décrocheur de 1re année de CAP menuiserie) embauché en CDD et en passe de devenir animateur : revisionner la vie en général ?

Remise des ACA - Attestations de Compétences AcquisesJe fais un songe : presser le bouton rewind pour revoir le match. Analyser au ralenti les actions de cette vie où le poids de l’habitude et des clichés fait, chaque année, tant de victimes collatérales. Cette vie qui enferme encore trop de jeunes (et de moins jeunes) dans des boîtes solidement verrouillées : « décrocheurs », « éléments perturbateurs », « mauvais élèves« …

Briser ces schémas mentaux pour éviter d’avoir des plans de secours au cas où (dixit Charles), c’est une des missions périlleuses que les E2C et leurs partenaires ont accepté de conduire. Des missions périlleuses ou démission périlleuse ? La langue a l’ironie solidement chevillée dans ses sons.

Il était temps ! Il était temps que la société française, à travers ces dispositifs parallèles (initiés à la fin des années 90) commence à s’intéresser à ces jeunes. A « ses cancres ». Il était temps qu’elle leur donne la chance d’enrichir leur GPS personnel [2] afin qu’ils puissent engager un travail de résilience. Il était temps qu’elle leur présente un étrier pour qu’ils puissent chevaucher un avenir meilleur et crier au monde leur haka de bonheur.

En bon entraîneur, cette énergie, Denis Bouchard sait la faire passer. On sent chez lui la force de l’indignation. Il galvanise la salle par un dernier accrochez-vous ! qui donne le frisson et par une sentence qui sonne comme un avertissement : l’École de la Deuxième Chance ça doit être l’École de la Réussite.

Je reprends la télécommande. Je mets un instant sur la pause de la réalité. Une petite voix libriste me chuchote à l’oreille la route est longue, mais la voie est libre pendant que Mohamed me vole la conclusion : tout le travail doit venir de nous.

Notes :
[1] Je remercie Franck Le Billon de l’E2C Éole qui nous fait confiance et nous oriente régulièrement des jeunes
[2] C’est un des témoignages recueillis pendant la remise des attestations

3 Commentaires

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3 réponses à “E2C : une ACA de bonheur

  1. Cypre

    L’école de la deuxième chance ça été un super projet notamment pour les jeunes en échec scolaire comme moi. Malheureusement, j’ai appris il y a peu de temps que la majorité des formateurs du site Boucry Paris 18e sont en phase de licenciement.
    Je trouve ça honteux de la part de ses dirigeants car, former une école c’est une chose mais donner aux élèves l’envie d’apprendre s’en est une autre.
    Je parle en connaissance de cause car, je ne me cache pas derrière mon commentaire, j’ai fréquenté les écoles de la deuxième chance Boucry Paris 18e et, si je suis ce que je suis aujourd’hui c’est grâce à mes formateurs qui ont été là pour moi qui ont su me redonner le goût d’apprendre et l’envie de réussir.

  2. Bonjour Cypre,
    Merci de ce témoignage qui va dans le sens des relations que nous avons avec les E2C (avec les stagiaires et avec les formateurs). Nous apprécions beaucoup le travail qui est fait dans les E2C et sommes ravis du partenariat que nous avons noué depuis plusieurs années.
    De ce que je sais, les deux E2C de Paris (et même d’Ile-de-France) sont dans une situation financière très critique. Il s’agirait d’un problème venant des financements européens qui avaient été versés par la Commissions européenne, mais qui n’ont pas été redistribués par la Région (qui gère ces fonds) aux différentes écoles. On parle de quelques centaines de milliers d’euros de manque, ce qui est énorme pour ces structures qui sont des associations contraintes de trouver une partie de leur budget.
    J’espère de tout cœur qu’elles pourront trouver une solution avec l’aide des élu(e)s qui ne manquent jamais de souligner l’importance du travail des E2C. Ils doivent peser de tout leur poids et de tout leur réseau pour faire en sorte que les E2C franciliennes ne disparaissent pas. Souhaitons-leur une formidable ACA !!

    Cordialement
    Yann vandeputte

  3. Bonjour le Relais 59, bonjour les jeunes,

    Je viens ici témoigner de l’importance que peuvent prendre des expériences dans des structures comme le Relais 59 pour les jeunes que nous accompagnons.
    Remontons dans le temps d’un jeune que nous avons accompagné (moi comme formateur référent au sein de l’E2C Paris). Prise de poste comme technicien de maintenance pour un an (puis une formation devrait être proposée par l’entreprise si l’année se passe bien).
    Avant cette prise de poste, des stages en informatique, un travail de remise à niveau, des recherches d’employeurs et de formation.
    Et tout d’abord un premier stage, pour donner sa chance au jeune, pour lui dire tu vaux quelque chose, tu sais faire des choses, tu as des compétences et tu peux en acquérir.
    Un premier stage qui permettra d’ouvrir la porte d’autres structures. Pour finir par gérer un fablab en quasi autonomie, avec accueil d’étudiants en thèse (dans une structure connue qui fait de la recherche pédagogique à haut niveau – sacré retournement de situation me direz-vous)… pas mal quand on a pas le bac…
    Mais cette fin heureuse n’est possible que si nous existons et si des structures comme le Relais 59 (merci Yann, merci Stéphane) acceptent de donner une première chance à un jeune.
    Oui les structures d’insertion sont en danger. Et oui nous nous battons pour exister, pour que ces jeunes aient leur chance. Et abandonner, baisser les bras n’est pas une option envisageable.

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